(Dans un bar, près de la Sorbonne, vers minuit, au milieu de l’hiver.)

 

Lui : Voilà, ça enregistre. (Un temps. Beaucoup de bruits de fond : des verres qui s’entrechoquent, des rires, des cris de supporters. Près d’eux, des allemands ivres parlent très fort. Leurs voix tentent de couvrir le bruit.) J’ai fait une erreur de mise en scène. J’aurais du choisir un bar avant…

 

Elle : Pourquoi ? Il y a trop de bruit ?

 

Lui : Non, ce n’est pas ça… On a marché ensemble entre le cinéma et le bar, et il y avait comme une gène… Je me forçais à ne rien dire… J’aurais dû te donner rendez-vous dans un bar et t’attendre, plutôt que de venir te chercher à la sortie. Au moins, on aurait commencé directement…

 

Le serveur : Bonsoir…

 

Elle : Bonsoir ! Tu veux quoi ?

 

Lui : Je ne sais pas… Et toi ?

 

Le serveur : Vous voulez une carte peut-être ?

 

Ensemble : Oui, s’il vous plaît.

 

(Un temps, pendant lequel ils regardent la carte.)

 

Lui : Je vais prendre… Un chocolat chaud. Non ! Un thé glacé !

 

Elle : Tu vas avoir froid, non ?

 

Lui : Non, en fait une tisane.

 

Elle : Ah oui moi aussi.

 

(Un temps.)

 

Elle : Il vient d’où cet enregistreur ?

 

Lui : Je l’ai loué tout à l’heure.

 

Elle : Ah oui?

 

Lui : Tu n’as pas trop pleuré pendant le film ?

 

Elle : Si quand même, c’était triste… Mais pas quand il meurt à la fin… La fin est quand même un peu… (Elle rit.) Quelle mort stupide !

 

Lui : Il se comporte très bizarrement… Ça fait très faux…

 

Elle : Comme s’il savait qu’il allait mourir… On se doute de ce qu’il va se passer.

 

Lui : C’est une clôture… On dirait que le personnage s’extrait du récit pour clore le film…

 

Elle : Ouais, ouais… (Elle baille.) C’est où les boissons chaudes sur la carte ? Sinon, il y a du lait chaud au miel, du vin chaud à la cannelle, un grog au rhum…

 

Lui : Non merci, pas pour moi…

 

Elle : En même temps, un lait chaud au miel… Allez, je prends ça. Et toi, camomille ou verveine menthe ?

 

Lui : Verveine menthe.

 

Elle : Alors, quelles sont tes questions? Tu n’en as peut-être pas…

 

Lui : Non, je n’en ai pas… J’avais surtout envie de parler du film.

 

(Un temps.)

 

Elle : Ouais… Ouais, c’est touchant, après… Après, oui, ce qui m’a le plus touché dans ce film… (Elle déplace l’enregistreur.) On est obligé de garder ça sur la table, comme ça ? Si je le met là, je pense que ça enregistrera très bien. Là c’est trop voyant… Non, ce qui m’a plus dans le film… Déjà, l’acteur te ressemblait ! (Elle rit.)

 

Lui : Tu trouves?

 

Elle : Un peu, non ? Il était beau… Et Klaus Kinski est très bien. Il est parfait en SS.

 

Lui : Ça doit être un de ses premiers rôles.

 

Elle : Il est pas si jeune que ça, je ne crois pas que ce soit un de ses premiers rôles. Je l’avais déjà vu plus jeune dans d’autres films… (Un temps.) On ne réalise pas ce que c’est de vivre à cette époque. On est emmêlés dans nos soucis et on a tendance à oublier… Quand je nous compare aux personnages du film, nos frustrations, nos tristesses semblent absurdes… Heureusement que le cinéma existe, pour nous ramener certaines choses à la mémoire.

 

Le serveur : Je vous écoute.

 

Lui : Une verveine.

 

Elle : Un grog s’il vous plaît.

 

Le serveur : Très bien.

 

Elle : Et aussi, ce qui m’a marqué, c’est le rapport au temps. Durant ses deux semaines de permission, il a le temps de trouver l’amour, de se marier et de faire un enfant. Il n’a pas le temps d’avoir peur… Mes grands-parents c’était pareil, et mes parents aussi d’ailleurs. C’est fou à quel point les choses ont changé…

 

Lui : J’adore les discussions entre les soldats à la caserne. Elles portent toujours sur le nombre de jours de permission qu’il reste, et comment les utiliser. On dirait qu’ils sont en train de parier… Ils utilisent le temps qui leur est accordé de manière très stratégique.

 

Elle : Oui, on devrait réapprendre à utiliser notre temps… Mais peut-être qu’on réapprend à utiliser son temps quand on a un vrai travail ?

 

Lui : Tu crois ça ?

 

Elle : Non, peut-être pas… Avec le temps qu’il reste, on se repose.

 

Lui : Quand le travail est vécu comme une souffrance…

 

Elle : Enfin… Les souffrances auxquelles on assiste dans le film sont incomparables avec les nôtres.

 

Lui : Tu crois ? Peut-être… J’ai été marqué par certaines images. Déjà, la fleur qui pousse sur les décombres.

 

Elle : Oui, l’arbre bombardé.

 

Lui : Oui.

 

Elle : Et puis le début du film aussi… Et la fin, avec le visage dans l’eau…

 

Lui : Et il y a le visage dans la glace au début !

 

Elle : Oui, et la main dans la neige… C’est toi qui m’avait parlé de la scène du visage dans la glace, avec la larme qui fond ?

 

Lui : Oui, quand on buvait un verre avec Benjamin… Je crois qu’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu t’interviewer après que tu aies vu le film, c’est que… Il y a tellement d’images qui m’ont marqué… Ça m’a poussé à faire quelque chose… J’ai voulu les intégrer dans mon travail, en quelque sorte… Par exemple, il y a une scène au début où le héros essaie de remonter le moral au jeune soldat qui va se suicider. Le soldat ne l’écoute pas, il détourne le regard. Le héros lui crie «qu’est ce que tu regardes comme ça! ». Et juste après, en contrechamp, tu as l’image d’un monticule de terre au milieu d’un champ de ruines. Il regarde la fosse commune où sont enterrés les russes qu’ils viennent de fusiller. À ce moment là, leurs deux regards sont posés sur cette image, et le nôtre aussi… Alors le héros lui dit : « sors toi cette image de la tête! », et l’autre lui répond: « Je ne peux pas. Et toi ? ». Et il y beaucoup de contrechamps de ce genre dans le film. Presque des tableaux. Il y a aussi cet arbre bombardé. Là aussi, deux regards sont portés sur l’image, celui des deux amoureux…

 

Elle : Ils ne le regardent pas, ils le trouvent. C’est le symbole de leur enfant.

 

Lui : Ah bon ?

 

Elle : Bien sûr ! Le bourgeon, la vie…

 

Lui : Mais l’arbre est à moitié mort.

 

Elle : Bien sûr… J’adore le moment où elle se retrouve chez la vieille dame, dans la petite chambre…

 

Lui : Je savais que tu allais aimer la vieille dame !

 

Elle : Et j’aime aussi tous les moments où ils boivent du vin…

 

Lui : Elle finit tous ses verres cul-sec !

 

Elle : Et le moment où elle lui dit « j’ai hâte que la guerre soit terminée, on pourrait vivre dans cette maison, avec la même cuisine, la même vaisselle »… Elle s’imagine mère au foyer… Il lui dit: « mais je ne savais pas que tu voulais des enfants », et elle lui dit « je ne veux pas des enfants, je veux tes enfants »… Je trouvais ça beau qu’elle le lui dise comme ça… Mais il y a aussi la mort de son père… Il y a toujours la mort avec la naissance. C’est la survie…

 

Le serveur : Et voilà !

 

Ensemble : Merci !

 

Elle : Y’a du miel là dedans ? Ah oui… Ça fait du bien…

 

Lui : Qu’est-ce qu’on disait ?

 

Elle :
Ils évitent tellement de fois la mort… C’est incroyable qu’ils survivent à tant de choses pendant ces deux semaines… Et tellement ironique qu’il meurt dès qu’il retourne sur le front… C’est d’une tristesse…

 

Lui : Je me rappelle de certains détails… Les dames de la croix rouge qui servent du café aux familles sur les quais de la gare et qui rangent les verres après le départ du train…

 

Elle : On vois beaucoup de verres dans le film… Des verres en cristal… Ça vient signifier le confort, la civilité… Quand les hommes sont à la guerre, ils boivent de la vodka à la bouteille, en cassant le goulot… Ils m’ont donné envie d’avoir un gros manteau de militaire bien chaud, avec un ceinturon ! (Elle rit.) Tu te souviens de ce qu’elle lui dit à un moment ? Elle lui dit qu’elle rêverait d’aller à Paris pour leur lune de miel. Et elle lui demande: « mais tu penses qu’ils nous haïssent là bas? »

 

Lui : « Hmm, oui peut être. » Et elle lui dit: « Et tu penses qu’ils nous haïssent en Hollande ? »

 

Elle : « Oh oui, là, ils nous haïssent c’est sûr ! ».

(Ils rient.)

 

Lui : J’adore le personnage du soldat à moustaches, le dandy…

 

Elle : Celui qui prête son costume au héros et qui lui donne le mot de passe pour aller dans le restaurant chic des officiers…

 

Lui : Oui, justement la scène de l’essayage du costume. Tout le monde dans la caserne est excité… On dirait des gamins dans une cour de récréation. Finalement, quand le héros quitte la pièce, dès qu’il a fermé la porte, l’ambiance retombe d’un coup, et tout le monde retourne à la partie de carte avec une gravité infinie.

 

Elle : C’est marrant que tu en parle, ce plan m’a aussi beaucoup intrigué. Il est tellement long… Et il se poursuit longtemps après que le héros ait quitté la pièce…

 

Lui : Le sérieux avec lequel ils se divertissent… Et la brutalité du changement d’ambiance…

 

Elle : C’est tellement triste… Ah, j’étais tellement frustrée pour eux, dans la scène d’après ! Ils boivent deux verres, elle est bourrée, ils n’ont même pas le temps de manger et le restaurant est bombardé ! Ils se réfugient tous à la cave, et la chanteuse à la Marlène Dietrich se remet à chanter entre deux bombardements…

 

Lui : Oui, c’est trop beau. Mais ce n’est pas une façon de mettre la violence à distance : elle même est morte de peur.

 

Elle : Elle dit « profitez de la guerre, ça sera pire pendant la paix ! ».

 

Lui : Il n’y a qu’elle qui peut se permettre de dire ça. Pas le réalisateur. Elle le dit en tremblant.

 

Elle : Comment ça ?

 

Lui : Il ne se permet pas d’être ironique. Il filme des gens qui, face à la peur, font usage de l’ironie, tant qu’ils le peuvent. C’est beau je trouve, c’est humble. C’est l’anti-Tarantino !

 

Elle : Comment ils font les secousses au cinéma ? Ils bougent la pellicule ?

 

Lui : Ils donnent un grand coup de pied dans la caméra.

 

Elle : Oui, mais il faut bien que les bouteilles tombent…

 

Lui : Tu te souviens du travelling sur le visage des gens dans le bunker ?

 

Elle : Oui, oui… Après… J’ai pas grand chose à dire sur ce film. C’est classique, très classique… C’est trop pur, trop beau…

 

Lui : Quand on parle du film, on refait le film… Pourquoi analyser le film ? Il se passe très bien de nos interprétations…

 

Elle : Comment ça ?… C’est toi que tu interview ou c’est moi? (Elle rit.)

 

Lui : Non, non…

 

Elle : Je plaisante! Ce qui me touche dans ce film, ce n’est pas le travail de l’auteur… C’est plutôt des choses du quotidien… Ça fabrique des souvenirs.

 

Lui : Comment ça ?

 

Elle : Je pense que c’est quand je vais cuisiner ou que l’on va dîner ensemble que je m’en rappellerais… Je ne sais pas comment expliquer ça…

 

Lui : Quand tu regarderas des verres ?

 

Elle : J’aimerais bien en avoir d’aussi beaux… (Elle rit.) Non, mais… Ça m’a fait penser à ces moments où on est nichés. Ils sont tout le temps nichés, ils se cachent pour survivre, ils créent de l’intimité… Ils fabriquent des nids.

 

Lui : Ils créent des moments, aussi.

 

Elle : Dans la caserne, aussi…

 

Lui : Des niches de temps.

 

Elle : Oui, des niches de temps… C’est ça que j’aime dans ce film: tu pourrais le dessiner comme une grande maison, avec des niches dans des niches…

 

Lui : Leur histoire est courte mais éternelle…

 

Elle : Ils ont créé leur maison dans plein d’endroits différents… Et aussi, on dirait des enfants qui jouent à être un couple. Ça me rappelle quand on était petits, et qu’on allait au bois de Boulogne… Tu prends trois arbres, et c’est la maison… Même au début : l’appartement de la fille est réquisitionné, donc elle vit dans sa chambre.

 

Lui : Sa chambre c’est la maison. Encore une niche dans la niche… Quand il arrive dans la ville, il ne retrouve plus sa maison, parce que tout a été bombardé. En fait, quand il rencontre cette fille, il apprend à fabriquer des espaces, des instants… Et du coup, ces deux semaines de permission peuvent devenir toute une vie… C’est pour ça qu’à la fin il peut mourir…

 

Elle : Hmm…

 

Lui : En fait, l’incapacité à fabriquer des niches, c’est la solitude, non ?

 

Elle : Ou c’est la guerre ? Au début, quand les soldats sont sur le front, ils vivent entassés les uns sur les autres, et ils n’arrivent même pas à finir leur partie de carte sans se taper dessus… Quand l’appartement brûle, la seule chose que le garçon sauve des flammes c’est le portrait du père de la fille.

 

Lui : C’est la seule image des parents dans le film… Ils sont omniprésents, puisque les deux personnages recherchent leurs parents, mais on ne les voit jamais…

 

Elle : On ne sait pas s’ils sont en vie…

 

Lui : Heureusement qu’ils ont disparu…

 

Elle : Pourquoi ? Sinon ils ne se seraient pas rencontrés ?

 

Lui : Ils ne l’auraient pas fait…

 

Elle : (Elle rit.) Et oui !

 

Lui : Et toi, tu ne me demandes pas ce que j’ai fait pendant que tu étais au cinéma?

 

Elle : Alors… Qu’est-ce que tu as fait ?

 

Lui : Au début… J’ai marché, et je ne savais pas trop où aller, et je me suis dit que j’allais me diriger vers le carrefour entre la rue St Michel et la rue qui mène au panthéon… Là où le MacDo et le Quick se font face…

 

Elle : Hmm…

 

Lui : Je suis passé devant et j’ai longé le jardin du Luxembourg. Et en marchant près des grilles, je me suis rendu compte qu’en regardant l’intérieur du parc à travers les barreaux, il y avait un effet stroboscope… Et ça me faisait penser au cinéma primitif…

 

(Le serveur ramasse les verres.)

 

Ensemble : Merci !

 

Lui : Et donc, je me suis dit que j’allais faire le tour du parc, en regardant à travers les barreaux…

 

Elle : Hmm, hmm…

 

Lui : J’ai croisé plein de joggers…

 

Elle : Alors tu as couru?

 

Lui : Non… Mais j’ai réalisé que je devais être sur un espèce de circuit… Tu sais le genre de parcours qu’une application de fitness calcule pour toi…

 

Elle : Hmm…

 

Lui : Et… Dans le parc, vers la rue d’Assas, il y a plein de pommiers, je ne sais pas comment ça s’appelle, une pommeraie? En tout cas, ils avaient près d’eux des pancartes avec leurs noms, que je trouvait marrants… J’ai noté les noms dans mon carnet…

 

Elle : Le nom des pommiers?

 

Lui : Oui, attends… (Il sort son carnet.) Court-pendu… Enfant Nantais… Fondante Fougère… Blanc du Restre.

 

Elle : Sympa…

 

Lui : Oui… Après j’ai continué et je suis passé sous les cuisines du sénat, je suis resté là un moment, à écouter les plongeurs faire la vaisselle… Il y avait d’immenses fenêtres à carreau, avec des verres hyper-épais… On ne voyait que les silhouettes à travers… Une des fenêtres avait un système d’aération, c’est de là que j’entendais les bruits de la cuisine…

 

Elle : Ok…

 

Lui : Je suis allé au McDonald, j’ai acheté une glace…

 

Elle : Super !

 

Lui : J’ai mangé la glace d’une place d’où je pouvais voir le Quick… En même temps, dans le reflet de la vitrine, je regardais un couple d’américains… Ils me faisaient un peu penser à nous, je les aimais bien…

 

Elle : Quoi ?

 

Lui : Ils me faisaient penser à nous, je les aimais bien !

 

Elle : Ah !

 

Lui : Ensuite… Je suis redescendu, jusqu’au Monoprix, et je me suis dit que j’allais essayer de voler des bouteilles de Sprite comme les SDF qu’on a vu tout à l’heure… J’ai un peu hésité… J’avais peur de me faire choper… Du coup, je suis arrivé au Monoprix sans trop savoir si j’allais le faire… Et c’était fermé. Je suis allé prendre un café à côté et je suis venu t’attendre à la sortie du cinéma.

 

Elle : Tu as l’air de t’être bien amusé…

 

Lui : J’avais l’impression d’être au travail, parce que ce que je décidais de regarder, là où je décidais d’aller, c’était autant de choses que j’allais te raconter. C’est pourquoi j’avais envie de te dire ce que j’avais fait pendant que tu regardais le film…

 

Elle : Pourquoi ?

 

Lui : Je ne sais pas, comment dire… Je ne voulais pas voir un autre film, ni d’ailleurs revoir le film… Ça me semblait important de ne rien faire, mais consciemment… Pendant le temps que tu passais devant le film, j’étais au travail…

(Un long temps. Le bar est presque vide, on entend les serveurs ranger les chaises. Une chanson de Rihanna passe à la radio.)

 

Elle : C’est bien alors ! Tu as travaillé !… Bon…

 

(Un long temps.)

 

Lui : Tu veux de la tisane ?

 

Elle : Non, merci.

 

Lui : Et aussi, quand je me promenais, j’essayais d’imaginer où en était le film, ce que tu voyais à ce moment là…

 

Elle : Tu arrivais à t’en rendre compte ?

 

Lui : Non, pas vraiment, j’essayais d’imaginer…

 

Elle : Ça me gêne d’avoir l’écran avec le foot dans mon champ de vision… (Un temps.) Ok… (Un très long temps, elle a un rire gêné.)

 

Lui : Tu as l’air bizarre…

 

Elle : Non, non, ce qui est bizarre c’est de préparer à l’avance ce que tu vas me dire et de tout rapporter à ton travail… Ne le prend pas mal, mais c’est tellement égoïste… Et en plus c’est un mauvais trucage, on voit les ficelles…

 

Lui : C’est pour ça que je te disais au début que j’avais fait une erreur de mise en scène… J’aurais dû te dire de me rejoindre directement dans ce bar… Tu vois ce que je veux dire ?

 

Elle : Oui, oui… Tu aurais aussi pu mettre l’enregistreur dans la poche et commencer à enregistrer dès la sortie du cinéma… Surtout si c’est pour retranscrire l’enregistrement et pas pour le réécouter… Mais au delà de ça, je ne vois pas en quoi… Tu vois, tu me dis que tu étais au travail, avec ce petit air que je connais, mais c’est tellement opposé au film…

 

Lui : Ah oui ?

 

Elle : Totalement ! Je comprends très bien ce que tu veux faire… Tu penses durée, montage, médium… Tu envois quelqu’un au cinéma voir un film et tu considères ça comme une œuvre, c’est plutôt intéressant, mais… C’est tellement tordu ! Et je suis très contente d’avoir vu le film… Mais tu as proposé que l’on fasse l’interview après, et on aurait pu parler d’autre chose que du film… Du coup, je me retrouve à décrire un film qui fait écho à des choses très personnelles, et toi, tu joues le jeu, tu prépares ton coup et tout d’un coup tu me dis: « bon, tu ne me demandes pas ce que j’ai fait ? »

 

Lui : Non, je…

 

Elle : Attends ! Il n’y a pas de problème ! Ça devient intéressant ! (Elle rit.) J’ai bien vu ton air quand on marchait du cinéma au bar et comment dire… On aurait dit que tu te rendais à ta séance de psychanalyse et que tu te demandais ce que tu allais raconter. C’est quand même bizarre de mettre la personne que tu interviewes dans cette position… De la forcer à regarder ton travail…

 

Lui : Dès le départ, j’ai fait une erreur…

 

Elle : Non ! Même si tu n’avais pas fait cette erreur de mise en scène, comme tu dis, quand tu me racontes ce que tu as fait, tu fais l’acteur. Si tu es au travail quand tu te promènes, c’est valable le temps de la promenade, non ? Quand tu me racontes cette promenade et que tu intègres ça à notre discussion… Tu fais une sorte de transfert sur moi… Et c’est assez violent de faire ça… Entre artistes en plus… C’est égoïste…

 

Lui : Je pourrais…

 

Elle : Et cette façon de le dire… Par rapport au ton du film, où le héros cache tout ce qu’il est forcé de faire pour pouvoir créer de l’intimité avec sa femme… Il doit négocier avec des SS, ce genre de choses, des tas de choses qu’il ne va pas lui dire… Et c’est très beau… Et c’est aussi ça qui est beau dans l’art : on a pas besoin de montrer aux autres qu’on travaille. On travaille, c’est tout… En fait, je trouve cette situation intéressante, ça me questionne… Tu me connais, je ne suis pas démonstrative dans le travail… Enfin, je ne sais pas… Le fait que tu lies ça à ce film, c’est encore plus perturbant… C’est quand même un film très romantique. Et puis, excuse-moi, mais il y a autre chose : je ne suis pas un sujet neutre, on vit ensemble, donc il y a un côté romantique dans cette discussion…

 

Lui : On est trois à cette table, il y a l’enregistreur. (Un temps.) Non, mais attends, la discussion est enregistrée, ça conditionne ce qu’on dit, même si on est ensemble. Et tu sais que je vais travailler avec l’enregistrement après. Tu savais cela en acceptant l’interview, tu savais que ça serait une sorte de performance.

 

Elle : Hmmm… Oui, mais bon… Dans un film, il y a une caméra, une équipe de vingt-cinq personnes sur le plateau de tournage, tu vois, ça peut marcher aussi… Toi tu me racontes ta petite histoire et tu en fait tout un poème… Et ça ne marche pas !

 

Lui : J’ai raconté mon histoire de manière maladroite parce que tu ne m’as pas demandé ce que j’avais fait pendant que tu voyais le film.

 

Elle : Et alors ? J’ai bien le droit de ne pas te poser la question, non ?

 

Lui : Bien sûr, mais il aurait été logique que tu me la poses… (Un temps.) Enfin, ce n’est pas un reproche, c’est de ma faute.

 

Elle : Mais j’aurais aussi pu fantasmer ce que tu avais fait… Tu vois, je me suis demandé plein de trucs, mais en fait… Ce que tu m’as raconté était tellement… Dis moi si je me trompe, mais je sais que tu es allé dans ce McDonald parce qu’une scène d’un film que tu aime bien y a été tournée. Et puis après, tu fais une mise en abîme du cinéma, avec la grille du parc… En fait je ne pouvais pas t’interrompre, c’était un monologue. Tu avais préparé ta petite scène et tu voulais la caser. Tu as voulu faire une pièce et tu m’as coincé dedans… Tu m’as forcée…

 

Lui : Oui, je sais bien, parce que dès que je t’ai raconté « ce que j’avais fait », je me suis senti me couvrir de honte…

 

(Ils rient.)

 

Elle : Oui, mais c’est amusant en même temps… On parle tout le temps du travail, mais en fait… On ne devrait pas. C’est des questions qui m’intéressent…

 

Lui : Tout à l’heure, quand je me suis senti honteux…

 

Elle : Mais il n’y a pas à se sentir honteux, c’est d’en parler qui est intéressant… Mais en fait, maintenant que j’y pense, tu ressemble plutôt à Klaus Kinski qu’au héros ! (Ils rient.) C’est une interview ou un interrogatoire déguisé en interview ? (Elle rit.) Qu’est-ce que tu veux savoir en fait ? (Un temps.) D’ailleurs Klaus Kinski dit : « C’est moi qui pose les questions ici ! » … C’est assez autoritaire ton truc… Non ?

 

Lui : Oui, peut-être.

 

Elle : Moi, ce que je trouve bien, c’est que j’ai quand même la place de te dire ce que je pense et de réagir, et d’ailleurs j’espère que tu garderas cette partie là quand tu écriras l’interview. Mais ça m’a aussi rappelée à quel point les gens, dans l’art, veulent se montrer… Et là tu m’emmènes quelque part pour discuter… Et en fait, on ne parle que de toi. Sauf là, évidemment… Mais peut-être que je comprend mal…

 

Lui : Disons que… Ça n’a jamais été à propos de « mon travail »… D’ailleurs, le mot « travail » m’a échappé… Je me suis retrouvé dans une position très infantile : « Regarde ce que j’ai fait ! »… Mais j’avais en tête quelque chose de plus… Disons que je me suis dit : je vais considérer la durée du film que tu seras en train de voir comme une page blanche, où tout ce que je vais voir et ressentir va s’inscrire… Et après, on se retrouvera, et on partagera nos deux expériences… Et je me disais, cette discussion pourrait être comme la surimpression de deux films ayant la même durée…

 

Elle : Mais ça je le comprend… L’ennui, c’est que tu veux montrer que tu travailles… Et c’est un peu ton problème, on en a parlé des milliers de fois. Aller au cinéma, c’est du travail, se promener c’est du travail, etc… Pourquoi tu tiens à tout prix que ça en soit ? Pourquoi ce n’est pas simplement du plaisir ? (Un long temps.)

 

Lui : Peut-être… Enfin là, ça commence à ressembler à une séance de psy.

 

Elle : Mais c’est pas grave ! Oh ! Regarde le petit chat ! Minou minou !

 

Lui : En fait, je pense que…

 

Elle : Il doit y avoir des souris ici !

 

Lui : Je pense que…

 

Elle : Ça me fait penser à quelque chose. Le chat, on l’a mis là pour chasser les souris. Mais si tu te mets à la place du chat, il se promène, et quand il voit une souris, il la chope. C’est le barman, enfin les gens qui ont mis ce chat ici qui disent que le travail du chat c’est d’attraper les souris. Le chat lui, il s’en fout. Il le fait, c’est tout. Il vaut mieux éviter de trop se poser la question du travail… Tu n’es pas d’accord ?

 

Lui : Je ne sais pas, tu as sans doutes raison… Bon… Maintenant je suis réellement au centre de la discussion…

 

Elle : Hé oui, c’est moi le chat !

 

(Ils rient. Puis ils marquent un temps.)

 

Lui : Mais tu sais, si je ne t’avais pas demandée d’aller voir le film, je n’aurais jamais prêté attention aux pommiers.

 

Elle : Je crois qu’ils nous ont oublié… On paie ou on y va ?